notes·de·pit

Parfois j'apprends à pêcher à des gens qui n'aiment pas le poisson

On ne peut plus rien dire

Est-ce que l’on ne peut plus rien dire ou bien notre rapport à la parole a changé. Notre rapport à la parole, à l’autre, à notre place dans la société. Peut-on encore se confronter, exprimer un désaccord sans se détruire ?

Vers l’an 2000, je trouvais les personnes qui disaient : « On ne peut plus rien dire », de vieux rétrogrades. Aujourd’hui, j’ai moi-même l’impression que l’on ne peut, effectivement, plus rien dire.

Suis-je devenu vieux ?
Non bien sûr !

À quel point suis-je en décalage avec la société dans laquelle je vis ?
Je sais que l’on n’est pas soit un porc soit un woke ou un homme déconstruit. Comment conserver une parole libre, pleine d’humour, de franchise sans écraser l’autre et dans un monde qui se polarise ? Existe-t-il des alternatives entre le consensus mou et cette polarisation brutale. spoiler j’espère que oui.

Quand je ne sais pas — plus ? — comment m’adresser à l’autre. Est-ce parce que je souffre d’un excès d’empathie ou bien je m’autocensure ? J’ai pris l’habitude de réfléchir avant de parler à des personnes que je ne connais pas. Je suis moins naturel face à des personnes d’autres milieux, d’autres générations. Je veux préserver l’estime de soi d’un ou d’une jeune et j’essaie alors de formuler une critique de la manière la plus positive qu’il soit, voire, je ne la formule pas. Je ne veux pas heurter une personne que je ne connais pas car je ne connais pas son milieu, sa culture, son histoire. Je parais alors distant ou froid.

L’être du troisième millénaire

À force, si je lisse mon discours pour ne pas froisser, je finis par me taire ou j’entre — je reste — dans ma bulle en me disant « à quoi bon ». Je sais pourtant bien que la communication bienveillante apprend à dire les choses convenablement. On peut tout dire mais pas n’importe quand et n’importe comment. C’est d’ailleurs un biais de l’éducation bienveillante; penser qu’il ne faut pas dire non pour ne pas frustrer. Alors que ce qui compte, c’est de fixer un cadre dans le respect de chacun.

J’ai lu pour vous Cessez d’être gentil, soyez vrai
Bienveillance
Gueuler avec bienveillance

Je sais, c’est la maïeutique de Socrate, que pour pouvoir se forger une opinion, j’ai besoin — nous avons besoin — de friction. L’art de faire accoucher les esprits pour faire émerger les idées, la pensée. C’est le questionnement, la contradiction et le dialogue avec l’autre qui construit ma pensée, mon opinion.

Un peu de friction.
Pour forger mon opinion, j’ai besoin qu’elle soit confrontée, qu’elle soit interrogée, ajustée au contact de l’autre. J’ai besoin que l’on me force à argumenter. Si je me contente de mon dialogue intérieur, il n’est plus nourri et ma pensée s’appauvrit. Vygotski pensait que le langage interpersonnel précède la pensée individuelle. Sans discussion avec l’autre, il n’y a plus d’intériorisation de cette discussion qui mène à la pensée. Et la pensée meurt.
Pour apprendre ou réapprendre à exprimer mon désaccord, ma colère, mon énervement, ma joie. Exprimer mes sentiments, peut se faire dans le respect de l’autre. C’est de la communication bienveillante.

Arguing on internet

Je suis un homme blanc cisgenre — peut-être même pire; hétéro — et je me pose régulièrement la question de l’espace sonore que j’occupe. Je laisse la place aux autres — particulièrement aux femmes qui luttent pour l’égalité et le respect #notAllMenButAlwaysMen — dans les discussions Je fais attention à la manière dont je dis et interprète les choses; ne pas sexualiser un propos, ne pas juger d’emblée, formuler de manière inclusive (sans exagérer les néologismes)… Est-ce s’effacer, ne plus rien dire, s’auto-exclure ou est-ce de l’intelligence sociale ?

Je suis un homme blanc hétéro

S’adapter à son public — je ne dis pas les mêmes choses avec mes potes ou au boulot — choisir les mots et la manière de dire les choses, c’est, en fait, de la communication bienveillante « de base ». Choisir de se taire, est-ce bienveillant ou une forme de stérilisation de la pensée ?

Bien sûr toutes les luttes pour l’égalité et le respect sont bonnes sur le fond. L’enfer, ses pavés, toussa. Laisser la place aux femmes, aux personnes racisées, inclure chacun et chacune, c’est bien.
Dans quelle mesure les effets de bords sont-ils négatifs.
Mais est-ce négatif qu’un homme blanc cisgenre la ferme un peu ;-)

Cette impression de « on ne peut plus rien dire » n’est pas uniquement issue des réseaux sociaux où ne s’exprime que la moitié de la population (chiffre au doigt mouillé), je commence à la sentir dans certains groupes. Là où elle était déjà présente il y a 20 ans et dans d’autres cercles plus récemment.

Je ne sais pas, finalement, si je ne peux plus rien dire. Mais si, pour éviter d’offenser, nous renonçons à la discussion avec l’autre, nous supprimons aussi ce qui nourrit l’intelligence, individuelle comme collective.

Tout l’art consisterait à (re)trouver cet équilibre précaire : réapprendre à se frotter les uns aux autres sans se brûler, entre l’expression sincère de soi, l’écoute attentive… et le droit, de temps en temps, de l’ouvrir sans s’excuser d’exister.


Image de Pinterest. J’avais initialement pensé à une image d’une servante écarlate à la bouche cousue mais je me suis dit que c’était peut-être trop. Peut-être que je m’autocensure un peu finalement ;-)