Tout a commencé par une paire de baffes
Tout le monde a connu — ou vu ou entendu parler de — ces moments de testostérone où deux mecs, parce que ce sont toujours des mecs — enfin, c’était toujours des mecs et maintenant les filles s’y mettent aussi (bye bye Miss Magie) — décident de se mettre une baffe chacun son tour. Les règles sont simples : pas de rancune, pas de coups bas, juste une claque, puis l’autre répond par une claque. Ça a commencé entre potes puis le cercle s’est agrandi. On a filmé. Les vidéos ont circulé, le jeu est devenu sport.
Ça ne tue pas. Enfin, pas tout de suite.
C’est chacun son tour.
Il faut montrer que l’on est un homme. On sait encaisser et on sait donner.
Les arts martiaux, par contre, ont toujours leurs codes : respect, discipline, contrôle, tactique. Le MMA a un peu changé la donne puisque l’on peut frapper l’adversaire à terre mais les deux adversaires se respectent et sont à « égalité » : même catégorie de poids, même niveau d’apprentissage…
Dans les années 90, il y a eu l’émission « Jackass » : deux gars, parfois plus, se lançaient des défis absurdes et dangereux. Chutes, coups, cascades insensées. Ils le faisaient ensemble, pour… heu… la gloire. Ils se blessaient parfois, étaient un peu malades et c’est tout. Ils étaient très cons mais consentants, sans rapport de force entre eux. Juste une surenchère de bêtises.
Et internet.
Et les réseaux sociaux.
Aujourd’hui, Kick et d’autres plateformes, ont un peu changé la donne. Ce n’est pas « juste Jackass avec les technos d’aujourd’hui » aka la diffusion instantanée partout, la viralité, le public anonyme comme avant mais qui peut réagir à grands coups de pouces 👍.
La dynamique a changé et d’autres jeux ont vu le jour. Ça a aussi commencé par une paire de baffes, puis deux équipes sont apparues, celle qui donne la baffe et celle qui la reçoit. C’est comme un bizutage mais avec beaucoup de spectateurs (j’allais écrire et spectatrices mais je subodore encore que c’est une majorité de mecs) et de l’argent. Parce que ce n’est sans doute plus pour le fun mais pour l’argent, pour le nombre de vues. Les spectateurs sont derrière leurs écrans, anonymes, mais actifs. Les vues montent, la pression aussi. Pour garder les followers, il faut aller plus loin, faire pire. La frontière entre le jeu et la violence s’efface.
Pourtant ça démarrait gentiment : manger des trucs bizarres, boire des mélanges improbables, dessiner au feutre sur le visage, raser ou tondre un peu, porter un costume un peu con, se faire lapider d’œufs ou autres… Tout ça peut se passer lors d’un bizutage. La différence, c’est qu’un bizutage, ça se passe entre soi, dans un groupe restreint, sans caméra, sans argent, avec comme objectif d’intégrer la personne au groupe.
Il y a à un moment un point de bascule.
Au début, c’est juste pour s’intégrer, pour faire partie du groupe, pour rigoler. Mais quand tu n’as plus d’empathie, quand l’autre n’est plus un pote, quand tu vois le défi, le buzz, que le cercle s’agrandit et les followers te pressent, ça bascule.
Il faut pouvoir dire non.
Préférer la parole au combat.
C’est difficile.
Ce n’était qu’une paire de baffes, au début.
Il est mort.
Billet suite à l’actualité. Le 18 août 2025, Jean Pormanove de son vrai nom Raphaël Graven, streamer de 46 ans, est mort pendant un live diffusé sur la plateforme Kick.